vendredi 22 mai 2009
Mon Roumain à moi
Par jacmelien, vendredi 22 mai 2009 à 20:00 :: Hommages
Texte paru en 2007 à l'occasion des festivités autour "des cent ans de Jacques Roumain"
Jacques Roumain sera toujours Jacques Roumain. Point n’est besoin de l’encenser pour tenter de renforcer son auréole. Il se suffit à lui-même. Ni d’essayer d’égratigner son image. Personne ne l’a tenté, à ma connaissance, avec un minimum de succès. Heureusement. Car quoi de plus gratifiant, de plus satisfaisant, de plus beau et de plus agréable que de compter parmi les siens un être d’exception.
Je me contenterai de raconter les circonstances de ma rencontre avec les écrits et la pensée de ce créateur, de dire le rôle qu’il a joué dans mon parcours et les horizons qu’il m’a dévoilés.
Je n’avais jamais entendu parler de Jacques Roumain à l’école primaire des Frères de l’Instruction Chrétienne à Jacmel. Mes instituteurs, laïques ou religieux, obéissaient, je le crois maintenant, à des instructions qui ne considéraient pas à sa juste valeur l’apport de cette oeuvre à l’éducation de la jeunesse. De telles consignes visaient d’ailleurs l’ensemble des écrivains haïtiens dont aucun n’eut droit à quelque attention de la part des enseignants que j’ai connus.
J’ai dû attendre la quatrième année de lycée pour découvrir la pensée et l’œuvre de ce grand Haïtien. C’est d’ailleurs de façon latérale par l’intermédiaire d’un avocat professeur de lettres et d’histoire au chômage, que j’ai fait cette découverte. Ce professeur de lycée sans emploi n’était autre que Jean-Jacques Dessalines Ambroise qui venait d’épouser une filleule de ma mère, Lucette Lafontant, fille aînée de Mr. Et Mme Massillon Lafontant. Progressivement mes liens avec Jean-Jacques se sont développés, resserrés, amplifiés et c’est Jean-Jacques qui m’a mis entre les mains le maître livre de Jacques Roumain : Gouverneurs de la rosée. De là datent mes premières relations avec Jacques Roumain et aussi mon départ dans la vie intellectuelle. Grâce à Jean-Jacques Ambroise, j’ai pu lire tout ce qu’il y avait de disponible dans l’œuvre de Roumain et créer une sorte de " Roumanomania " dans la jeunesse du lycée, mais avec beaucoup de circonspection. Car dans le milieu de petite classe moyenne du lycée Pinchinat de Jacmel, circulaient toutes sortes de vieux préjugés sur le comportement et l’enthousiasme communiste de Jean-Jacques Ambroise. Si on devait le fréquenter, il fallait faire attention. Jean-Jacques n’a jamais été en odeur de sainteté à Jacmel et n’a pu s’épanouir intellectuellement qu’en s’installant à Port-au-Prince où il a exercé ses talents de pédagogue vers les années 1956. A travers moi, Jean-Jacques est entré en contact avec d’autres jeunes du lycée Pinchinat, nous n’étions pas nombreux, une quinzaine en classe de rhéto. Mais ces jeunes là s’intéressaient déjà à la vie événementielle de la cité. Nous prenions plaisir à suivre les " grands procès " qui se déroulaient au tribunal civil de Jacmel. Ces procès criminels nous attiraient et comme la plupart des avocats du barreau étaient aussi nos professeurs au lycée, nous allions suivre le déroulement de ces procès par curiosité pour être édifiés sur les crimes commis dans la région et surtout pour mesurer la valeur et la force de conviction, les compétences respectives de nos maîtres.
Nous fûmes très étonnés d’entendre un de nos professeurs qui défendait un accusé connu et réputé pour sorcellerie et auteur d’un crime suscité par la superstition, prendre brillamment la parole avec des accents révolutionnaires et lyriques directement issus de la monographie de Jacques Roumain intitulée " À propos de la campagne anti-superstitieuse ".
Le plaidoyer du professeur allait crescendo, on ne lui connaissait ni une si vaste culture ni un pareil talent oratoire et la conclusion nous enthousiasma : " … Le paysan haïtien n’est pas plus superstitieux ou arriéré, à conditions économiques égales, qu’un paysan breton ou tyrolien… Le peuple haïtien dans son énorme majorité, malgré les progrès géants du protestantisme, est catholique. La greffe du vaudouisme correspond à un processus historique naturel… Si l’on veut changer la mentalité religieuse archaïque de notre paysan, il faut l’éduquer. Et on ne peut l’éduquer sans transformer en même temps sa condition matérielle…Tant que nous n’aurons pas développé un système suffisant de cliniques rurales, le paysan ira consulter le bocor. Et il aura raison de le faire. Tant qu’il sera misérable, incapable de payer une consultation de médecin, de faire exécuter une prescription, il retournera au bocor. Pour combattre la superstition, il faut changer les conditions de vie ".
Après avoir appris que l’avocat n’avait fait que citer Jacques Roumain, nous avons tous voulu nous procurer le texte intégral de Roumain. Cet avocat venait de faire plus pour l’œuvre de Roumain que Jean-Jacques Ambroise lui-même.
Devenu un an plus tard environ Président de la J. E. C masculine à Jacmel, je me suis transformé en émule de l’avocat dont nous venons de parler à tel point qu’un Jacmélien, ancien membre de la J. E. C m’a récemment demandé au Canada où il professe quel message je voulais faire passer lors de nos réunions jécistes du samedi matin : il m’a confié qu’il y avait vu deux langages, l’un proche du ciel, un autre proche des réalités de la vie. C’est que moi aussi, vu mes relations avec Jean-Jacques Ambroise et certains textes de Roumain destinés à la jeunesse, j’essayais d’éclairer mes condisciples. J’ai utilisé plusieurs écrits de Roumain pour sensibiliser mes compagnons et les convaincre que s’il fallait croire au ciel il fallait aussi avoir confiance dans le peuple. Je ne saurais dire maintenant quels étaient ces textes, mais ils m’ont servi à éveiller les esprits et surtout à ne pas être parjure. Roumain a donc été pour moi un guide et je n’ai jamais oublié comment il m’a aidé.
Quelques années plus tard, à Paris, un ami est venu me voir, c’était en 1970, il voulait organiser une exposition de peinture naïve à Laval, la ville du douanier Rousseau. Sans hésiter j’ai proposé – et cela fut accepté – que cette exposition, intitulée " Peintres haïtiens et Vaudou ", soit dédiée à la mémoire de Jacques Roumain et d’Aimé Césaire. J’en ai d’ailleurs préfacé le catalogue. Mon ami Jean-Pierre Bouvet, conservateur du musée de Laval qui n’est malheureusement plus de ce monde écrivait " La peinture d’Haïti témoigne de l’originalité d’un peuple et de le prise de conscience de celui-ci de l’universalité de son langage. Cette exposition est dédiée à Jacques Roumain et Aimé Césaire, deux hommes dont la démarche exemplaire et fraternelle, incarne particulièrement cette double exigence ".
En dehors de cette exposition je n’ai jamais parlé de Roumain sauf par deux fois à Port-au-Prince avec Jean Fouchard dont il était l’ami et avec René Piquion. M’entendant évoquer avec ferveur Jacques Roumain, Fouchard m’a dit " Jacques était très humain mais parfois cabotin ", il me disait cela avec sérénité, riant encore de ce qui s’était passé entre eux. Jean m’appelait dans toute sa correspondance mon " to-caye " pour dire que nous portions le même prénom. Il m’a confié qu’il lui était impossible dans ses tête-à-tête avec Jacques de lui apprendre quoi que ce soit, celui-ci se présentait comme sachant tout, comme étant au courant de tout. Un jour Fouchard excédé par cette prétendue omni-science a voulu lui jouer un tour : il a inventé un écrivain libanais sans existence réelle mais qui portait le nom d’un commerçant libanais de la place de Port-au-Prince, il demanda à Jacques " connais-tu un tel ? " et Jacques lui a répondu imperturbablement et de façon très convaincante " bien sûr ", prêt à s’exprimer sur cet auteur fantaisiste. C’est le seul travers que Fouchard connaissait à son ami.
Avec René Piquion, la conversation était plus argumentée : " Mon cher Jean, me disait Piquion, Jacques était à l’évidence un grand bonhomme. Il en jetait. Et il n’y avait place que pour lui. C’est parfois le petit côté des grands hommes. Il était d’ailleurs servi par une autorité naturelle, un charisme, un charme au sens étymologique du terme. Mais c’est son admirateur Jacques Stephen Alexis qui lui a donné toute la place, à tel point que les critiques n’osent pas lui attribuer la première place dans la galerie des romanciers contemporains et donc prennent acte de cet hommage excessif et enflammé.
Toutes les personnes que j’ai rencontrées m’ont confirmé l’excellence de mon Roumain, cependant un certain témoignage dont j’ai eu vent très tard a un instant ébranlé ma confiance. Je l’ai trouvé dans le livre de Marcel d’Hans sur Haïti intitulé " Haïti. Paysage et Société "
" Si, suite à l’occupation américaine, le folklore du militarisme caco passe définitivement à l’histoire, on ne peut pas dire pour autant que le niveau du débat politique haïtien devienne satisfaisant. En effet, grâce à la relative ouverture du pays sur le monde extérieur, l’intelligentsia haïtienne a soudain découvert toute la panoplie des idéologies modernes ; mais hélas, elle y effectue ses choix comme dans un catalogue de ventes par correspondance. Un seul exemple : en 1934, Jacques Roumain fonde le Parti Communiste Haïtien moins de sept ans après avoir publié ceci : « Nous préconisons par-dessus tout l’union. Le terme resplendit au fronton des associations fascistes : le Faisceau, et fait honneur au Duce, nous le ferons connaître ». Bref, le souci de" faire moderne " l’emportant très souvent sur la conviction, voire même sur la simple compréhension des enjeux, il s’ensuit que bien que les acteurs de la politique haïtienne s’appliquent désormais à traduire leurs querelles de famille, de clans, de clocher, d’épiciers, dans une phraséologie théoriquement repérable sur l’échiquier idéologique international, ceci ne contribue pas forcément à rendre plus limpide le jeu de la politique haïtienne ". Roumain avait-il dérapé ? Quoi qu’il en soit, comme l’a écrit Anthony Lespès " Jacques Roumain a accompli son destin magnifique qui fut d’annoncer notre époque, de l’expliquer, de la préparer. Mais la mort, pour lui, n’a jamais été une fin. Elle n’est pas une évasion. Elle devient un moyen de domination et de maîtrise de soi et du monde ".
Oui, comme l’a écrit Brierre, reprenant le mot de Lespès, dans une belle suite poétique : nous garderons le dieu.
Jean Métellus


