Donc, en près de 50 ans d'amitié, nous pouvons dire que la vie de Yves Dominique se résume en deux mots : Générosité et Fidélité, comme nous disons en créole, c'était une crème d'homme, une sorte de quintessence

En se référant à sa vie quotidienne, au lycée à Jacmel avec ses amis et dans la ville, « au bas des orangers » ou à la rue Normande, dans les réunions de travail dans ma propre maison à Jacmel, dans nos rencontres à Montréal, à Paris, à Port-au-Prince ou dans notre ville natale commune, Yves apparaît véritablement comme un homme de choix. Ce Jacmélien a épousé une jeune fille en tous points remarquable, originaire du nord du pays : ils ont formé un couple uni et généreux dans un monde où pourtant prolifèrent plutôt coquins et menteurs.

Les parents d'Yves étaient des catholiques pratiquants, sincères. Son père, Arthur Dominique, à l'allure altière, montrait un visage sévère mais adouci par un psychisme intuitif et bon. On n'abordait pas volontiers cet homme d'un certain âge, mais sa présence rassurait au lieu d'effrayer. Tout juste si on ne souhaitait pas son ombre au moment où l'angoisse frappait à la porte.

Ses quatre enfants, Luc, René, Yves, Louis ont dû tous largement en profiter. Arthur était respecté de la hiérarchie catholique de Jacmel ; souvent sollicité pour faire partie des instances administratives de l'église, il a suscité de ce fait de nombreuses jalousies.

Ce père, un temps directeur intérimaire du lycée Pinchinat de Jacmel se tourna ensuite vers l'agriculture en achetant des terres qu'il cultiva avec l'aide des paysans de la région. Il partait très tôt le matin immédiatement après la messe de cinq heures pour ne rentrer que tard le soir chez lui.

On ne lui connaissait pas beaucoup d'amis. Ce sont surtout les prêtres catholiques en fin de semaine ou le dimanche qui sollicitaient sa compagnie pour des conseils. Sa présence dominicale à l'église ne souffrait aucune exception.

Quant à la mère d'Yves, elle allait à l'église tous les matins, était très liée à ma mère avec laquelle les conversations duraient au moins autant que le service religieux. Je n'ai jamais pu comprendre ce qu'elles avaient à se dire tous les jours. Mais il en était ainsi. Et parfois, quand je vois Yves tenir une conversation avec la fougue qui le caractérise, je pense à sa mère, femme de religion et de passion.

Yves, dans la vie de tous les jours, manifestait beaucoup de gentillesse, d'amabilité et d'humour. L'aspect le plus frappant de son comportement, c'était ce côté singulièrement généreux d'un homme qui n'avait connu dans son adolescence ni privation ni débordement de moyens. On ne peut pas expliquer les largesses de l'âge mûr par les frustrations ou les exacerbations passées. On peut dire qu'Yves savait bien maîtriser les passions et tel un avocat, donner finalement raison à la bonté et à la générosité Le docteur Yves Dominique avait un sens aigu de l'hospitalité. Quand il m'a reçu chez lui à Montréal à l'occasion d'un congrès médical consacré à la gériatrie, il a réuni autour de moi et les écrivains haïtiens vivant à Montréal et les Jacméliens de tout horizon intellectuel qui s'y trouvaient. C'est ainsi que j'ai eu le plaisir de revoir notre maître commun, Mr. Roderich Denis, notre professeur de mathématiques du lycée Pinchinat. Un mot sur Roderich qui fut pour nous tous élèves du lycée de Jacmel, une légende. Comment se faisait-il qu'un homme qui n'avait pour tout diplôme que son bac obtenu à Jacmel fût devenu professeur de mathématiques à l'éducation nationale et reconnu par ses collègues qui avaient étudié dans les universités étrangères ? Grâce à Yves qui avait le culte de l'amitié et savait faire preuve d'une grande reconnaissance, j'ai donc revu Roderich Denis. Durant cette soirée, je me rappelle avoir assisté à une sorte de joute mnésique entre Yves et Roderich qui s'amusèrent à évoquer Jacmel, les événements, les personnalités marquantes de la ville. C'était à qui rectifierait les propos de l'autre ; tous deux possédaient une mémoire phénoménale, prenant plaisir à détecter les faiblesses des uns et des autres mais sans aucune méchanceté. Yves Dominique résumait Haïti : dans la soirée que j'évoque, étaient réunis les docteurs Boucart, Roger Depestre et Lominy, des écrivains haïtiens comme feu Emile Ollivier et le docteur Desrosier et nos amis d'enfance comme Molière Estinvil. Car Yves faisait les choses en grand : sa femme Mona, leur fille, Aïcha et leur fils, Rudolf le soutenaient dans cette générosité.

Bien loin d'être croyant comme son père et sa mère, Yves croyait pourtant à l'existence de « l'être suprême ». Lors de son dernier voyage en France, il était même allé faire le pèlerinage de Lourdes avec sa femme.

L'ami Yves était un homme délicieux, capable d'attachements parfois téméraires, mais tenaces, solides. Pendant longtemps il m'a parlé avec une quasi vénération de deux de ses aînés dont il ne partageait pas forcément les opinions politiques comme Emmanuel Beauvais malheureusement décédé depuis et Luc Hilaire. Je ne me rappelle pas l'avoir entendu parler avec autant de chaleur des autres Jacméliens qui apparemment lui étaient proches. Peut-être n'ai-je pas toujours été très attentif ? Il aimait d'amour tendre et filial juqu'à la vénération son père, sa mère, et d'amour fraternel sincère, ses frères et d'un amour fou, sa femme Mona Péan. Il était très proche de ses deux enfants Aïcha et Rudolf et de ses deux petites filles, Kiana et Mika.

Je me rappelle aussi les interventions d'Yves lors d'une réunion scientifique sur le langage, la parole et la voix que j'avais organisée à l'Hôpital Emile Roux de Limeil-Brévannes et à laquelle participaient, outre le personnel hospitalier et les confrères parisiens invités, deux autres Haïtiens : le docteur Antony Michel et Elie Lescot Junior.

A la fin de mon exposé, la première personne à prendre la parole fut Yves qui m'interpella au sujet d'un Jacmélien bien connu sous le sobriquet de « Robert ti voix » parce que cet homme respectable, prénommé Robert, à la fois sellier et camionneur de son état, était affublé d'une voix fluette et maigre que le peuple appelait « ti voix ». Yves voulait savoir si j'avais une explication à cette voix frêle. Quand je crus avoir apporté une explication non pas vraiment otorhino-laryngologiste à ce problème, puisque ce n'est pas ma spécialité, mais crédible, Yves m'interpella de nouveau pour me demander si je savais que ce Robert n'avait sa petite voix que dans la journée et quand il n'était pas en colère mais que le soir ou en rêvant, il avait une voix normale, comme tout un chacun. Il m'a fallu attendre Paris pour savoir tout cela sur ce Jacmélien qui n'était pas plus proche d'Yves que de moi.. Je n'avais pas fini d'esquisser mes interprétations que d'autres souvenirs s'imposaient à Yves sur telle ou telle personnalité qui possédait une particularité vocale, verbale ou linguistique. Tony Michel était là, il peut en témoigner.

Après cette réunion, autour d'une collation organisée dans mon bureau, Yves évoqua avec le docteur Michel le problème de l'organisation des services de santé à Jacmel. Les noms de l'incontournable docteur Abel Gousse qui a fait tant de bien à la ville et du docteur Claude revenaient souvent dans leur conversation. Ils avaient échafaudé bien des projets qui verront peut-être le jour dans un futur pas trop lointain.

Yves possédait une mémoire extraordinaire, puissante, aussi bien visuelle qu'auditive. Il pouvait restituer avec une incroyable précision les scènes auxquelles il avait assisté, les conversations entendues. Profondément haïtien, Jacmélien, rien de la vie de Jacmel ne lui était étranger. Mes maîtres à penser, jeune lycéen, étaient Jean-Jacques Dessalines Ambroise qui m'a appris à lire et à comprendre l'histoire et Juvigny Leroy dont j'appréciais l'esprit d'analyse et de synthèse. Je pensais bien les connaître mais Yves avait toujours un supplément d'information à m'apporter et il avait toujours raison. Ecrivain, il aurait sans conteste été un remarquable mémorialiste. Lui parlait-on de Roussan Camille, le grand poète jacmélien, il était capable de refaire son arbre généalogique jusqu'aux ancêtres indiens du poète ; bien plus tard, j'ai pu en avoir confirmation en lisant Jean Fouchard qui était très lié à ce poète. Chaque fois qu'on parlait d'un Jacmélien, Yves avait son mot à dire. Je ne connais personne, dans ma famille ou parmi mes amis, qui en ait su autant sur les habitants de Jacmel.

Au cours de ces dernières années, Yves avait développé des relations professionnelles avec les sœurs infirmières de l'Hôpital Saint-Michel de Jacmel pour apporter des médicaments aux malades de cette institution. Il possédait toutes les qualités d'un médecin occidental, mais il n'avait pas oublié les mystères et les arcanes de la vie en Haïti. Après 30 ans de pratique médicale au Canada, il était capable de se laisser interpeller par des récits fantasmatiques, des pratiques curieuses.

Yves s'effaçait volontiers, ne se mettait jamais en avant. Il possédait une très belle maison à Montréal mais refusait qu'on en parle, de très belles voitures mais les décrivait comme de petites voitures et, un jour où je lui fis part de mon admiration, il préféra changer de conversation. Il aimait le confort, savait se le procurer, en faire bénéficier d'autres mais n'en tirait pas vanité. Il était grand, mais savait être humble voire modeste.

La bonté et la chaleur de sa femme, Mona, constituent sans doute une réponse de la nature à l'élégance de son âme. La vie sait parfois répondre à l'élégance par l'excellence.

Yves était un grand médecin, il y a là conformité d'une vie à un destin.

Le regard franc, la fierté du port, la voix bien posée, le souci manifeste du confort du voisin, du prochain, de l'autre, sa grande convivialité, son sourire loyal, son parler franc, sa chaude poignée de main, une sobriété sans extravagance, des yeux qui parlaient aussi vrai que la bouche, une oreille attentive et une grande qualité d'écoute, tels sont les traits de cet homme attentif à autrui, doté d'humour mais jamais d'humeur, ni de méchanceté , ni d'ironie gratuite.

Adieu Yves

Jean Métellus