Le discours de Sylvestre Clancier, le 7 juin 2007 à La Société des Gens de Lettres

Si, l'an passé, à l'occasion de l'anniversaire du centenaire de la naissance de Senghor, les fondateurs de La Nouvelle Pléiade ont décerné le Grand Prix International de Poésie de langue française Léopold Sédar Senghor, à Jean Métellus, c'est parce qu'ils savaient que cet immense poète avait, mieux que quiconque, repris à travers son œuvre le flambeau de la défense et de l'illustration de la langue française de leurs illustres prédécesseurs de la Pléiade à qui rien de ce qui touche à l'humaine condition n'était étranger et parce qu'ils savaient également qu'à leur manière Senghor, Césaire et Damas avaient déjà repris ce flambeau en défendant à travers leurs œuvres écrites en français, le concept de négritude.

Si, aujourd'hui, nous honorons à la Société des Gens de Lettres le poète Jean Métellus, en lui décernant notre Grand Prix de Poésie pour l'ensemble de son œuvre, à l'occasion de la parution au Temps des Cerises d'une édition augmentée de Voix nègres, Voix rebelles, Voix fraternelles et d'un nouveau recueil, La Peau et autres poèmes, paru chez Seghers, c'est parce que depuis la publication remarquée de Au pipirite chantant dans Les Lettres nouvelles, chez Nadeau; jusqu'à aujourd'hui, il a su magnifier le rôle de chantre du poète qui est là pour sacrer le monde et l'homme, le défendre contre les injustices, l'honorer de son regard et de sa voix, et redonner, comme le voulait Mallarmé, un son plus pur aux mots de la tribu.

Nous savons bien que chaque langue est riche de sa diversité et des cultures qui l'ont en partage et c'est cela notamment qu'illustre de façon admirable la poésie de Jean Métellus qui pense, comme nous-mêmes, que la poésie est une couleur dans la nuit, plus que jamais nécessaire à l'heure de la mondialisation des biens et des ressources, mais aussi des consciences. Pour Jean Métellus, l'homme, ou plutôt l'humain, adviendra un jour, s'il accepte de reconnaître que l'autre est lui-même, quelles que soient les différences qu'il lui trouve.

Après des poètes comme Senghor, Damas, Césaire ou encore Gaston Miron, poète dans la cité, s'il en fut, et ardent défenseur de l'identité et de la langue française de ses compagnons des Amériques, Métellus, l'Haïtien, adopte la courageuse posture des poètes qui refusent l'inacceptable et la désespérance et qui, debout, parient pour demain et s'insurgent.

Oui, Jean Métellus est de ces poètes qui vont « au rendez-vous de l'espérance » et qui, en marchant ainsi vers l'humain, nous sauvent.

Depuis qu'il s'est fait connaître en publiant ses premiers poèmes dans la revue de Maurice Nadeau, il n'a cessé, par la force et la beauté de son verbe inspiré, qu'il s'agisse de sa prose ou de sa poésie, de se montrer le digne successeur des chantres de la négritude.

Faut-il rappeler l'importance de son œuvre qui compte une vingtaine de romans et essais dont pour ne citer que les plus célèbres, Jacmel au Crépuscule, La Famille Vortex, La Parole Prisonnière, L'Année Dessalines, Les Cacos, romans publiés aux Editions Gallimard, ou encore L'Archevêque et Toussaint Louverture Le Précurseur, aux éditions Le Temps des Cerises et, côté essais, Haïti, une nation pathétique, chez Denoël.

Une œuvre qui compte également cinq pièces de théâtre et plus de dix recueils de poésie majeurs depuis le très fameux Au pipirite chantant jusqu'à Alliance et Les dieux pèlerins en passant par Hommes de plein vent, Voyance et les recueils précédemment cités.

Nous savons que l'esprit humain s'incarne dans l'âme des poètes qui forment une vaste chaîne entre eux depuis la nuit des temps et s'imprègnent des mots, des rêves et des pensées des uns et des autres. C'était là l'intuition de Jorge Luis Borges et nous la partageons. En fait, Orphée est un, même s'il peut prendre différents visages et s'incarner à travers les siècles dans différentes voix, sa parole est la même, elle est le chant du sacré, le fil qui nous permet d'atteindre l'harmonie secrète, oubliée trop souvent, mais qu'il sait animer comme un souffleur de braises.

Jean Métellus, le poète, retrouve le son juste, le mot unique que l'homme a murmuré à son premier matin, le sourire aux lèvres. Il est le magicien de la langue pourtant si simple qu'il purifie pour nous en faire offrande. Il sait la langue universelle, cette harmonie secrète souvent oubliée par les hommes, mais qui seule peut les réconcilier avec eux-mêmes, la poésie.

A lire et à relire les somptueux poèmes de Jean Métellus, on ne peut que se dire qu'une telle œuvre méritait notre grand prix de poésie.

Sylvestre Clancier ; le 7 juin 2007 à La Société des Gens de Lettres