Le Blog de Jean Métellus

 

vendredi 22 mai 2009

Mon Roumain à moi

Texte paru en 2007 à l'occasion des festivités autour "des cent ans de Jacques Roumain"

Jacques Roumain sera toujours Jacques Roumain. Point n’est besoin de l’encenser pour tenter de renforcer son auréole. Il se suffit à lui-même. Ni d’essayer d’égratigner son image. Personne ne l’a tenté, à ma connaissance, avec un minimum de succès. Heureusement. Car quoi de plus gratifiant, de plus satisfaisant, de plus beau et de plus agréable que de compter parmi les siens un être d’exception.
Je me contenterai de raconter les circonstances de ma rencontre avec les écrits et la pensée de ce créateur, de dire le rôle qu’il a joué dans mon parcours et les horizons qu’il m’a dévoilés.
Je n’avais jamais entendu parler de Jacques Roumain à l’école primaire des Frères de l’Instruction Chrétienne à Jacmel. Mes instituteurs, laïques ou religieux, obéissaient, je le crois maintenant, à des instructions qui ne considéraient pas à sa juste valeur l’apport de cette oeuvre à l’éducation de la jeunesse. De telles consignes visaient d’ailleurs l’ensemble des écrivains haïtiens dont aucun n’eut droit à quelque attention de la part des enseignants que j’ai connus.
J’ai dû attendre la quatrième année de lycée pour découvrir la pensée et l’œuvre de ce grand Haïtien. C’est d’ailleurs de façon latérale par l’intermédiaire d’un avocat professeur de lettres et d’histoire au chômage, que j’ai fait cette découverte. Ce professeur de lycée sans emploi n’était autre que Jean-Jacques Dessalines Ambroise qui venait d’épouser une filleule de ma mère, Lucette Lafontant, fille aînée de Mr. Et Mme Massillon Lafontant. Progressivement mes liens avec Jean-Jacques se sont développés, resserrés, amplifiés et c’est Jean-Jacques qui m’a mis entre les mains le maître livre de Jacques Roumain : Gouverneurs de la rosée. De là datent mes premières relations avec Jacques Roumain et aussi mon départ dans la vie intellectuelle. Grâce à Jean-Jacques Ambroise, j’ai pu lire tout ce qu’il y avait de disponible dans l’œuvre de Roumain et créer une sorte de " Roumanomania " dans la jeunesse du lycée, mais avec beaucoup de circonspection. Car dans le milieu de petite classe moyenne du lycée Pinchinat de Jacmel, circulaient toutes sortes de vieux préjugés sur le comportement et l’enthousiasme communiste de Jean-Jacques Ambroise. Si on devait le fréquenter, il fallait faire attention. Jean-Jacques n’a jamais été en odeur de sainteté à Jacmel et n’a pu s’épanouir intellectuellement qu’en s’installant à Port-au-Prince où il a exercé ses talents de pédagogue vers les années 1956. A travers moi, Jean-Jacques est entré en contact avec d’autres jeunes du lycée Pinchinat, nous n’étions pas nombreux, une quinzaine en classe de rhéto. Mais ces jeunes là s’intéressaient déjà à la vie événementielle de la cité. Nous prenions plaisir à suivre les " grands procès " qui se déroulaient au tribunal civil de Jacmel. Ces procès criminels nous attiraient et comme la plupart des avocats du barreau étaient aussi nos professeurs au lycée, nous allions suivre le déroulement de ces procès par curiosité pour être édifiés sur les crimes commis dans la région et surtout pour mesurer la valeur et la force de conviction, les compétences respectives de nos maîtres.
Nous fûmes très étonnés d’entendre un de nos professeurs qui défendait un accusé connu et réputé pour sorcellerie et auteur d’un crime suscité par la superstition, prendre brillamment la parole avec des accents révolutionnaires et lyriques directement issus de la monographie de Jacques Roumain intitulée " À propos de la campagne anti-superstitieuse ".
Le plaidoyer du professeur allait crescendo, on ne lui connaissait ni une si vaste culture ni un pareil talent oratoire et la conclusion nous enthousiasma : " … Le paysan haïtien n’est pas plus superstitieux ou arriéré, à conditions économiques égales, qu’un paysan breton ou tyrolien… Le peuple haïtien dans son énorme majorité, malgré les progrès géants du protestantisme, est catholique. La greffe du vaudouisme correspond à un processus historique naturel… Si l’on veut changer la mentalité religieuse archaïque de notre paysan, il faut l’éduquer. Et on ne peut l’éduquer sans transformer en même temps sa condition matérielle…Tant que nous n’aurons pas développé un système suffisant de cliniques rurales, le paysan ira consulter le bocor. Et il aura raison de le faire. Tant qu’il sera misérable, incapable de payer une consultation de médecin, de faire exécuter une prescription, il retournera au bocor. Pour combattre la superstition, il faut changer les conditions de vie ".
Après avoir appris que l’avocat n’avait fait que citer Jacques Roumain, nous avons tous voulu nous procurer le texte intégral de Roumain. Cet avocat venait de faire plus pour l’œuvre de Roumain que Jean-Jacques Ambroise lui-même.
Devenu un an plus tard environ Président de la J. E. C masculine à Jacmel, je me suis transformé en émule de l’avocat dont nous venons de parler à tel point qu’un Jacmélien, ancien membre de la J. E. C m’a récemment demandé au Canada où il professe quel message je voulais faire passer lors de nos réunions jécistes du samedi matin : il m’a confié qu’il y avait vu deux langages, l’un proche du ciel, un autre proche des réalités de la vie. C’est que moi aussi, vu mes relations avec Jean-Jacques Ambroise et certains textes de Roumain destinés à la jeunesse, j’essayais d’éclairer mes condisciples. J’ai utilisé plusieurs écrits de Roumain pour sensibiliser mes compagnons et les convaincre que s’il fallait croire au ciel il fallait aussi avoir confiance dans le peuple. Je ne saurais dire maintenant quels étaient ces textes, mais ils m’ont servi à éveiller les esprits et surtout à ne pas être parjure. Roumain a donc été pour moi un guide et je n’ai jamais oublié comment il m’a aidé.

Quelques années plus tard, à Paris, un ami est venu me voir, c’était en 1970, il voulait organiser une exposition de peinture naïve à Laval, la ville du douanier Rousseau. Sans hésiter j’ai proposé – et cela fut accepté – que cette exposition, intitulée " Peintres haïtiens et Vaudou ", soit dédiée à la mémoire de Jacques Roumain et d’Aimé Césaire. J’en ai d’ailleurs préfacé le catalogue. Mon ami Jean-Pierre Bouvet, conservateur du musée de Laval qui n’est malheureusement plus de ce monde écrivait " La peinture d’Haïti témoigne de l’originalité d’un peuple et de le prise de conscience de celui-ci de l’universalité de son langage. Cette exposition est dédiée à Jacques Roumain et Aimé Césaire, deux hommes dont la démarche exemplaire et fraternelle, incarne particulièrement cette double exigence ".

En dehors de cette exposition je n’ai jamais parlé de Roumain sauf par deux fois à Port-au-Prince avec Jean Fouchard dont il était l’ami et avec René Piquion. M’entendant évoquer avec ferveur Jacques Roumain, Fouchard m’a dit " Jacques était très humain mais parfois cabotin ", il me disait cela avec sérénité, riant encore de ce qui s’était passé entre eux. Jean m’appelait dans toute sa correspondance mon " to-caye " pour dire que nous portions le même prénom. Il m’a confié qu’il lui était impossible dans ses tête-à-tête avec Jacques de lui apprendre quoi que ce soit, celui-ci se présentait comme sachant tout, comme étant au courant de tout. Un jour Fouchard excédé par cette prétendue omni-science a voulu lui jouer un tour : il a inventé un écrivain libanais sans existence réelle mais qui portait le nom d’un commerçant libanais de la place de Port-au-Prince, il demanda à Jacques " connais-tu un tel ? " et Jacques lui a répondu imperturbablement et de façon très convaincante " bien sûr ", prêt à s’exprimer sur cet auteur fantaisiste. C’est le seul travers que Fouchard connaissait à son ami.

Avec René Piquion, la conversation était plus argumentée : " Mon cher Jean, me disait Piquion, Jacques était à l’évidence un grand bonhomme. Il en jetait. Et il n’y avait place que pour lui. C’est parfois le petit côté des grands hommes. Il était d’ailleurs servi par une autorité naturelle, un charisme, un charme au sens étymologique du terme. Mais c’est son admirateur Jacques Stephen Alexis qui lui a donné toute la place, à tel point que les critiques n’osent pas lui attribuer la première place dans la galerie des romanciers contemporains et donc prennent acte de cet hommage excessif et enflammé.

Toutes les personnes que j’ai rencontrées m’ont confirmé l’excellence de mon Roumain, cependant un certain témoignage dont j’ai eu vent très tard a un instant ébranlé ma confiance. Je l’ai trouvé dans le livre de Marcel d’Hans sur Haïti intitulé " Haïti. Paysage et Société "
" Si, suite à l’occupation américaine, le folklore du militarisme caco passe définitivement à l’histoire, on ne peut pas dire pour autant que le niveau du débat politique haïtien devienne satisfaisant. En effet, grâce à la relative ouverture du pays sur le monde extérieur, l’intelligentsia haïtienne a soudain découvert toute la panoplie des idéologies modernes ; mais hélas, elle y effectue ses choix comme dans un catalogue de ventes par correspondance. Un seul exemple : en 1934, Jacques Roumain fonde le Parti Communiste Haïtien moins de sept ans après avoir publié ceci : « Nous préconisons par-dessus tout l’union. Le terme resplendit au fronton des associations fascistes : le Faisceau, et fait honneur au Duce, nous le ferons connaître ». Bref, le souci de" faire moderne " l’emportant très souvent sur la conviction, voire même sur la simple compréhension des enjeux, il s’ensuit que bien que les acteurs de la politique haïtienne s’appliquent désormais à traduire leurs querelles de famille, de clans, de clocher, d’épiciers, dans une phraséologie théoriquement repérable sur l’échiquier idéologique international, ceci ne contribue pas forcément à rendre plus limpide le jeu de la politique haïtienne ". Roumain avait-il dérapé ? Quoi qu’il en soit, comme l’a écrit Anthony Lespès " Jacques Roumain a accompli son destin magnifique qui fut d’annoncer notre époque, de l’expliquer, de la préparer. Mais la mort, pour lui, n’a jamais été une fin. Elle n’est pas une évasion. Elle devient un moyen de domination et de maîtrise de soi et du monde ".

Oui, comme l’a écrit Brierre, reprenant le mot de Lespès, dans une belle suite poétique : nous garderons le dieu.

Jean Métellus

vendredi 19 décembre 2008

A la famille et aux amis de Gérard Etienne

J'ai connu Gérard Etienne il y a une quinzaine d'années, je l'ai rencontré pour la première fois à Strasbourg au cours d'une réunion du C. I. E. F, il était accompagné de sa femme Natania, je l'ai rencontré à nouveau à Casablanca et récemment à Liège. Nous sommes restés en contact, j'ai suivi attentivement ses nombreuses interventions dans des réunions internationales et j'ai lu avec grand intérêt sa chronique régulière " La révolution (tranquille) haïtienne " dans Haïti Observateur.

Sa disparition constitue une très grand perte pour Haïti, pour les communautés haïtiennes de l'étranger et pour le C.I.E.F dont il était un membre actif, efficace et prestigieux. C'était un écrivain de valeur et un défenseur passionné de son pays.

Je présente mes sincères condoléances à sa famille.

Jean Métellus

samedi 6 décembre 2008

A la mémoire d'Antoine G. Petit

Âgé d’environ 80 ans, Antoine G. Petit nous a quittés ce matin 6 décembre 2008

J’avais fait sa connaissance en 1970 en France et depuis nous nous étions rencontrés maintes fois. Il m’avait invité chez lui, à Stockholm, m’avait introduit dans certains milieux universitaires où, grâce à lui, j’ai prononcé quelques conférences sur l’art et la littérature haïtienne.

Mais c’est d’Antoine Petit qu’il faut parler. Qui était-il ? C’était d’abord un patriote comme son père Georges Petit, grand journaliste, grand opposant à touts les régimes dictatoriaux d’Haïti. Georges Petit a passé de nombreuses années en prison parce qu’il a combattu l’occupation américaine et les régimes autoritaires qui ont succédé à cette mainmise de 15 ans sur notre pays. Journaliste, il avait son franc-parler. Très digne, il n’acceptait ni corruption ni compromission. Il a légué ces qualités à son fils Antoine qui, toute sa vie, a manifesté beaucoup de retenue et d’indépendance envers les pouvoirs en place. Les titres des journaux dans lesquels ils écrivaient donnent une idée de leurs préoccupations : l’un d’eux s’appelait " Le Patriote " et un autre, " L’Indépendant ".

Antoine Petit fut un opposant de la première heure à François Duvalier. Et les sbires de ce pouvoir l’ont torturé, il a été frappé, pendu par les pieds dans une de ces zones sombres où les tontons macoutes exerçaient leur force. On comprend qu’il ait dû très vite quitter le pays pour se retrouver à Cuba où il poursuivit ses activités militantes et où il se maria. C’est là qui rencontra à nouveau René Depestre avec qui il s’était lié lors du passage de ce dernier en Haïti, au début de l’ère duvaliérienne. Antoine fut, toute sa vie, un grand admirateur de Jacques Roumain. Il gardait beaucoup d’affection pour Depestre dont il avait été l’un des témoins de mariage.

Antoine ne se confiait pas beaucoup. Il était discret et comme nous disons en Haïti, il n’a jamais prononcé un mot plus haut qu’un autre. On ne l’a jamais vu s’emporter ou fulminer. Il avait de la tenue, de la retenue et défendait ses amis contre quiconque leur décochait une flèche.

Il avait réuni autour de lui à Stockholm un petit noyau d’Haïtiens qui lui faisaient entièrement confiance. Aujourd’hui cette petite communauté le pleure.

Antoine aimait pardessus tout sa fille Sandra qui a passé brillamment, en 1995, dans une université parisienne, sa thèse de doctorat en Sciences de l’Éducation, avec mention très bien et félicitations du jury. Sandra a hérité des qualités humaines et intellectuelles de son père. Le lendemain de la soutenance, une quinzaine d’Haïtiens étaient réunis chez nous, à la maison, dont Antoine évidemment très fier de la réussite de sa fille.

Comme de nombreux Haïtiens de la diaspora, Antoine a voyagé sur tous les continents, il a vécu quelque temps en Chine puis s’est établi en Suède où il travaillait comme traducteur. Il aurait pu apporter encore beaucoup à notre pays qu’il aimait de tout son cœur.

Saluons la mémoire de ce grand Haïtien dont la rectitude morale et intellectuelle honore notre pays.

Jean Métellus

mardi 18 novembre 2008

Joseph Anténor Firmin

Extrait de la préface de la ré-édition de l'ouvrage : De l'égalité des races humaines : anthropologie positive
Editions L'Harmattan - mars 2004 - L'introduction et la conclusion

Deux noms, deux oeuvres pour évoquer le cadre dans lequel s'inscrit cette modeste préface au maître-livre « De l’égalité des races humaines » qui nous préoccupe aujourd'hui : d'une part Anténor Firmin, d'autre part Arthur de Gobineau, en prenant le contre-pied de la chronologie puisque Joseph Arthur comte de Gobineau, naît en 1816 à Ville d'Avray et meurt à Turin en 1882 alors que Joseph Anténor Firmin (notons la similitude de prénom) naît en Haïti, au Cap le 18 octobre 1850 et y meurt en 1911.

(...)

Mais il était nécessaire de montrer l'atmosphère dans laquelle Firmin évolue en France au moment où il décide de répondre à Gobineau et ses émules qui se sont indûment emparés du parrainage d'un des hommes les plus prestigieux de France, le fondateur de l'anthropologie, Paul Broca. Firmin vit toutes ces polémiques et il doit s'en imprégner pour faire bonne figure. Il y réussit car son livre "De l'Egalité" est édité par le libraire du Conseil d'Etat. Il faudrait que d'autres Haïtiens essaient par les temps qui courent de se hausser à un pareil niveau. La tâche est rude et après les catastrophes successives qui durent depuis maintenant d'un demi-siècle dans le pays, il faut sûrement réfléchir avant de se lancer dans une opération de la même envergure que celle de Joseph Anténor Firmin à qui malheureusement ses concitoyens n'ont pas suffisamment marqué leur reconnaissance.
Oui, Firmin, à la fin du 19° siècle, en France, affronte de grands orages intellectuels, des bourrasques mêmes et sait tenir debout pour dire sa fierté d'être nègre.
On n'insistera pas assez sur le fait que Firmin affronte avec "De l'Egalité" les savants du monde entier, les Etats-Unis en raison de leur composition multiraciale possèdent une école florissante de ségrégationnistes scientifiques. Car le fond du problème consiste à dire aux Noirs "Les hommes ne sont pas égaux, les races ne sont pas égales. Le Nègre, par exemple, est fait pour servir aux grandes choses voulues et conçues par le blanc."(35) Et Firmin a dit non, au nom des fils de Toussaint Louverture, au nom de tous les négrophiles comme on disait alors, c'est pourquoi Firmin mérite de figurer non seulement parmi la panoplie des grands Haïtiens, non seulement parmi les grands nègres du monde, mais parmi les premiers représentants de l'universalisme.

(1) Pradel Pompilus. Manuel illustré d'histoire de la littérature haïtienne. Port-au-Prince. Editions H.Deschamps. 1961. p. 189.
(35) Renan cité par A. Firmin. in op. cit. (3) p. 293.

Jean Métellus

dimanche 7 septembre 2008

Edris Saint-Amand - Une voix discrète mais inoubliable

Edris Saint-Amand, l’un des écrivains haïtiens les plus percutants du 20ième siècle finissant vient de s’éteindre le 9 février dernier à l’âge de 86 ans.
A Alice Malvoisin, son épouse, professeur de chimie et de sciences naturelles, à ses enfants et à ses proches, nous présentons nos sincères condoléances.

Nous ne disposons malheureusement pas de données suffisantes pour brosser le portrait de l’homme et de l’auteur. Nous n’avons pas eu la chance de le fréquenter suffisamment pour recueillir ses pensées et ses conceptions sur l’art et la littérature en particulier. Mais nous connaissions ses exigences, son sens de l’honneur, son intransigeance en matière de création artistique. Edris ne tergiversait pas avec la vérité et ne faisait pas la cour à toutes les modes qui se disputaient l’attention des uns et des autres. La pensée d’Edris luisait et brillait naturellement. Car Edris était un homme tout de bon, pour de bon, véritablement, réellement. C’est en tout cas l’impression qu’il a donnée à mes enfants, à ma femme et à moi lors de nos rencontres à Bonneuil ou en Haïti.
Mais Edris n’est pas un simple citoyen qui vient de disparaître, c’est le dépositaire d’une culture, d’un grand savoir, d’une vision réaliste et généreuse de la réalité haïtienne.
A chaud, je ne peux pas argumenter mes affirmations comme il conviendrait mais je suis persuadé que nombre d’écrivains, de poètes et d’artistes n’auraient aucun mal à adhérer à mes sentiments sur cet écrivain de très haute volée.
Il y a l’Edris de Bon dieu rit, cet Edris qui n’a pas eu la juste reconnaissance qu’il méritait, cet Edris qui a finalement arraché au Frère Raphaël Benon et à l’honorable Pradel Pompulus dans « l’Histoire de la littérature haïtienne » parue aux Editions Caraïbes en 1978 cet aveu :
« Aucun roman du siècle ne peint sans doute avec autant de crudité l’état des masses rurales haïtiennes. L’auteur a campé dans le personnage de Prévilien un type frappant de paysan, confiant lui-même et décidé à lutter jusqu’au bout contre les forces qui l’oppriment ». Beaucoup de lecteurs le comparent à Manuel de « Gouverneurs de la Rosée », et lui donnent la préférence.Donc le roman d’Edris, ce premier roman, aurait dû faire de lui un de nos meilleurs ambassadeurs à travers le monde. Emile Henriot de l’Académie française saluait ce livre en écrivant dans « Le Monde » du 29 octrobre 1952 : « Un livre on ne peut plus vivant … Un conteur des plus remarquables. »
De son côté Georg Maranz disait en juillet 1955 de l’auteur de Bon dieu rit : « Un talent peu ordinaire… Edris Saint Amant a offert au monde un grand livre », et Léonard Sainville dans « l’anthologie de la littérature négro-africaine », parue à Présence Africaine en 1963 n’hésite pas à écrire : « …le seul livre de lui que nous connaissons lui permet de figurer honorablement parmi les auteurs haïtiens qu’on s’accorde généralement à considérer comme de bons écrivains ».
Si de leur côté Ghislain Gouraige, Docteur ès lettres en Sorbonne et professeur à l’Université de Port-au-Prince, auteur d’une « Histoire de la littérature haïtienne » (de l’indépendance à nos jours 1960) et Pradel Pompilus, auteur du « Manuel illustré d’histoire de la littérature haïtienne » ( en collaboration avec les Frères de l’Instruction Chrétienne 1961 (Port-au-Prince Henri Deschamps) ont tour à tour salué la valeur artistique de Bon Dieu Rit et le talent incontestable de son auteur, il était naturel que le premier prix Hatier International de littérature de caraïbes soit décerné à Edris saint-Amant pour son deuxième roman : Le Vent de Janvier écrit avec la même ferveur la même conviction que Bon dieu rit et sans aucune concession.
Ce n’est pas le moment de disserter sur ses travaux de critiques et de commentateur, chefs d’œuvre de perspicacité et de réussite. Il avait cette qualité exceptionnelle de comprendre les parenthèses, les non-dit, d’entendre les silences.

Souhaitons que le jeunesse haïtienne se laisse traverser par l’œuvre de cet écrivain discret et charmant, sensuel et lumineux.

Jean Métellus

Article / hommage paru en Haïti dans le journal "Le nouvelliste" les jours qui ont suivi le malheureux décès d'Edris Saint-Amand.

lundi 12 mai 2008

Pour Jean-Claude Charles

Pour Jean-Claude Charles, malheureusement disparu le 7 mai 2008

Je connaissais Jean-Claude Charles depuis environ 20 ans. Un matin, il est venu me voir à l’hôpital où j’exerçais et ce fut le début d’une longue amitié. Combien d’après-midi, n’avons-nous pas passés à refaire l’histoire d’Haïti, à évoquer nos grands aînés ?

Très reconnaissant envers l’instruction reçue en Haïti, chaque fois qu’il réalisait une prouesse stylistique ou même se mettait à ponctuer un texte, il aimait rappeler que c’était grâce à l’enseignement de Pradel Pompilus, son ancien professeur de lettres. Fin connaisseur de la littérature haïtienne, il a beaucoup contribué à sa diffusion, ainsi il a participé au numéro de la revue Sapriphage qui lui était consacré.

Généreux, il se réjouissait sans arrière-pensée des succès de ses compatriotes et, dans la mesure de ses possibilités, s’employait à les faire connaître. En janvier 2007, il m’a fait l’honneur et le plaisir d’être le maître d’œuvre d’une soirée consacrée à mes écrits : c’était son idée et, quoique paraissant parfois bien éloigné des contingences pratiques, il a su se montrer un organisateur et un meneur de jeu hors pair.

Primesautier, toujours d’une véritable élégance morale et intellectuelle, il savait jeter un regard lucide sur les événements, sur sa propre vie. Jusqu’à la fin, il a fait preuve d’un humour discret ; ainsi, trois jours avant sa mort, alors que je bavardais avec lui à l’hôpital, il m’a dit, en souriant " comment peux-tu être là, ce n’est pas l’heure des visites ", en effet, c’était le matin et j’avais argué de ma qualité de médecin pour pouvoir le voir.

Jean-Claude nous a quittés, mais nous restent son regard pétillant, sa chaleur communicative, sa capacité d’enthousiasme et ses poèmes, articles, romans, essais, films, scénarii.

C’est un écrivain et un homme de très grande valeur que le pays vient de perdre.

Trop touché par cette disparition, je ne saurais en dire plus aujourd’hui. Mais ce que j’ai reçu de Jean-Claude Charles vit dans chacun de mes mots.


Jean Métellus

Texte repris sur l'article consacré à Jean-Claude Charles sur le site : Le rayonnement d'Haïti.

mardi 17 avril 2007

Hommage à Lilian Dartiguenave Bordes

Femme, Peintre et Poète

Voilà ce que j’écrivais, il y a plus de dix ans, à propos de Lilian Dartiguenave Bordes, femme, peintre et poète qui vient de disparaître quelques années après son époux, le Docteur Ary Bordes. En relisant aujourd’hui " Les dents du Temps ", un de ses derniers recueils, je pense que la présentation de son œuvre que j’avais donnée en 1993 à la revue " Sapriphage" la dépeint entièrement.

La peinture de Lilian Dartiguenave ne respire au prime abord ni la gaieté, ni l’enthousiasme. Comme sa poésie, son œuvre picturale faite à l’image même des échos du monde, pétrie de nos tourments, de nos angoisses, de la tragédie de la condition humaine. C’est une peinture qui prend acte de la détresse secrétée nuit et jour, dans le corps des enfants, dans les pays en développement et notamment dans cette Haïti de douleur, par les puissances du monde.

Par certains côtés la peinture de Lilian ressemble étonnamment à certaines œuvres de Paul Klee qui exprimait la souffrance avec une telle expressivité qu’il pouvait dire " les tableaux nous regardent ". Certaines toiles de Lilian nous laissent l’impression que c’est nous les spectateurs qui sommes regardés et non l’inverse.

Dans son journal, Paul Klee, encore lui écrit " Ici-bas, je suis insaisissable, car j’habite aussi bien chez les morts que ceux qui ne sont pas encore nés. Un peu plus près du cœur de la création que d’habitude. Et cependant pas encore aussi près qu’il le faudrait ". Cette obsession de trouver, de pénétrer au cœur de l’acte créateur, de dire le monde mais surtout sa douleur pour essayer de la sauver, éclaire les tonalités sourdes, la révolte, mais aussi le chagrin, la mélancolie et les sentiments à coloration triste qui naissent dans la contemplation de telle ou telle réalisation de Lilian.

Si elle exprime aussi nettement la mélancolie, c’est à la fois en raison de la posture des personnages et grâce aux symboles qui accompagnent les attitudes : le port d’un chapeau, la présence d’une fleur, d’un enfant. Cependant les personnages seuls peuvent aussi suggérer cette impression de résignation, d’accablement et de désespoir ; mais ce n’est pas parce qu’on dit ou peint le désespoir ou la folie qu’on est soi-même atteint par l’une ou l’autre affection. Picasso qui n’a jamais été dépressif a pu créer des représentations puissantes et expressives de la souffrance humaine. Il n’est pas question d’interroger la fonction de thérapie ou d’exorcisme de ces figues douloureuses mais on sait que l’œuvre peut aussi faire partie d’un processus défensif et contribuer à aider l’auteur dans ses tentatives de surmonter ses renoncements, ses deuils sans oublier que l’angoisse peut constituer une motivation, une source d’états créatifs en même temps qu’elle peut être une réponse du moi au monde.

Avec une extraordinaire liberté et beaucoup de gravité, Lilian nous propose des tableaux qui évoquent irrésistiblement certaines toiles d’Edward Munch qui a plongé toute sa vie son pinceau dans les couleurs tourmentées des malheurs des hommes de son temps. Quiconque regarde la peinture de Lilian, comprend ses principales interrogations, saisit les scrupules et les doutes de cette femme, se laisse emporter par la tendresse blessée de sa poésie et se trouve en accord avec Maurice Blanchot lorsqu’il écrit " le doute appartient à la certitude poétique…". D’autant plus que la sensibilité exacerbée de cette femme peintre au contact du douloureux quotidien d’un peuple qui souffre dans sa chair, son âme et son espoir maintes fois déçu, possède la vertu singulière de fouetter son verbe de poète ; c’est en effet souvent qu’elle se met à plaider pour la beauté et la dignité humaine, pour le droit aux plaisirs et aux joies de vivre de l’homme, contre la malédiction et la trahison des clercs et aussi pour dire sa confiance dans l’art.

Lilian m’a reçu dans sa maison, je l’ai rencontrée chez Mona Guérin et à l’Institut Français de Port-au-Prince plusieurs fois. Après l’assassinat de son époux, elle s’était comme retirée du monde, plongée dans un désespoir de plus en plus profond.

Je viens de perdre une véritable amie et le pays une grande dame douée d’une extraordinaire sensibilité, d’une vraie capacité d’émotion et d’une générosité sans égale, une artiste authentique, une voix sans concession.

Nous restent ses tableaux, ses poèmes :

   " Et notre emblème-vigie monte la garde
     Cherche et cherche encore cherche
     La clef de nos cœurs … Intraitable
     Elle épie inlassable elle observe
     Tandis que dans le temps qui coule
     Notre drapeau imperturbable
     Notre " Bleu et Rouge " 
     Fier et joyeux 
     Sur les mâts bouge
     Il flotte et patient
     Attend le Temps
     Temps de la durable union "

(Lilian Dartiguenave Bordes in Zizanie N°18-juillet 1993 Revue " Sapriphage ")

Jean Métellus

- Ce texte est paru dans le journal haïtien Le Matin à l'occasion du décès de Madame Lilian Dartiguenave Bordes
- Ce texte à été repris sur le site "Le rayonnement d'Haïti" sur l'article consacré à Lilian Dartigenave Bordes

Cliquez ici pour lire un extrait poétique de Lilian Dartiguenave.

samedi 17 mars 2007

Hommage à Paul Laraque - Mars 2007

Paul s’en est allé, on ne le verra plus enthousiaste, chaleureux, vibrant et ce qui nous manquera le plus, c’est sa voix, cette voix coulée dans le bronze, la ferveur et la fraîcheur, cette voix qui réveillait en nous à l’autre bout du fil l’odeur vraie et sincère de l’amitié.

J’ai rencontré Paul très tard lors d’un voyage aux Etats-Unis, mais je connaissais Jacques Lenoir depuis longtemps. J’ai toujours dit à mes amis à propos de mon séjour aux U.S.A que chez Paul et Marcelle, j’étais plus heureux que dans un hôtel à étoiles illimitées. J’étais à l’étranger une fois de plus, mais avec l’impression d’être vraiment chez moi. En vérité, nulle part, je n’ai été aussi bien reçu et je pense que personne ne peut comprendre la solidité des liens qui se sont alors créés entre lui et moi.

Nous nous téléphonions souvent, très souvent, le problème des notes de téléphone était le cadet de nos soucis. Moi j’aimais entendre sa voix, lui voulait de mes nouvelles. On se faisait part de nos projets, de nos espoirs et aussi de nos déceptions, oui nous nous parlions souvent, c’est un temps révolu. Mais nous restent sa photo, ses poèmes et l’ensemble de ses textes.

Nous avons eu le bonheur de le recevoir, lui et son épouse Marcelle dans notre pavillon de banlieue à Bonneuil. Daniel Arty était là, Jean-Claude Charles aussi, c’était probablement à la fin du printemps car nous étions dans le jardin. Paul était vivant, fougueux, Marcelle tendre et lumineuse. Entre Haïtiens, nous avions naturellement refait le pays qui apparemment n’a pas beaucoup changé malgré nos vœux, nos souhaits et notre détermination.

Depuis, Daniel Arty est mort et Marcelle Laraque aussi. L’assistance de cette réunion printanière s’est considérablement amenuisée mais le souvenir en reste vif.

L’œuvre de Paul Laraque nous livre sa vérité sur "la femme, l’amour, le pays, la révolution universelle qui sont des thèmes intégrés dans la majorité de ses poèmes" comme l’a écrit son frère Franck dans la préface aux "Oeuvres Incomplètes".

Je retiendrai de Paul l’image d’un grand poète, d’un mari exemplaire, d’un homme d’une extrême bonté, d’une convivialité à toute épreuve, d’une générosité et d’un courage incomparables, aux convictions inébranlables, bref d’un grand humaniste.

Nous reviendrons probablement à froid sur son œuvre de poète et de militant mais Paul peut désormais dormir en paix. Car son esprit est parmi nous.

Jean Métellus

Un hommage à Monsieur Pierre Claude un grand jacmélien

Pierre Claude nous a quittés le jeudi 14 septembre 2006 à 5 heures a.m, à la suite d’une longue maladie dans le service de soins palliatifs de l’hôpital Cognacq-Jay à Paris.

Pélasge, Valcin, Murat, Pierre Claude est né le 18 août 1926 d’un père haïtien, Rodolphe Claude, chirurgien – obstétricien et d’une mère française tout entière adonnée aux activités du foyer, à l’éducation de ses trois enfants et au bonheur familial.

À l’époque la vie, pour un petit garçon de milieu aisé, était presque idyllique dans la ville de Jacmel et la campagne environnante. Pierre Claude aimait évoquer les moments champêtres passés par sa mère à dos d’âne ou de cheval dans les plaines et les petits mornes des environs, pour traverser les innombrables passes d’eau, les ruisseaux, les rivières, comme s’il voulait faire partager les plaisirs de son enfance et de cette période que l’on peut qualifier de révolue pour l’instant. Tout, semble-t-il, était alors, pour le jeune Pierre, calme, enchantement et félicité. Mais les bonnes choses n’ont qu’un temps.

Les premières années d’éducation terminées, Madame Rodolphe Claude rentre à Paris avec ses enfants, Pierre, Yves et Denise. Pierre se détourne de la profession paternelle et préfère regarder vers des formations en prise avec la société et les institutions. Il aborde alors des études commerciales supérieures : à Paris, le droit, l’administration générale des sociétés et à Genève, les relations internationales. Autant dire que Pierre a choisi d’évoluer sur une orbite personnelle. Il épouse Dominique Berthelot qui lui donnera deux belles petites filles, Valérie et Pauline.

Et son activité, à partir de 1952 – il n’a que 26 ans – va couvrir plusieurs domaines. De 1955 à 1975, il sera administrateur des sociétés du groupe "La société générale de surveillance S. A Genève" au Maroc et accomplira des missions spéciales dans les autres pays du Maghreb et dans certains pays de l’Afrique francophone.

Puis progressivement il s’occupera de la marocanisation de certaines sociétés, de la diversification, de la recherche et du lancement d’activités nouvelles, des relations avec le gouvernement et l’administration marocains, de missions d’études économiques dans les autres pays d’Afrique du Nord( Tunisie, Algérie) et dans certains pays africains, Sénégal et Cameroun.
Il accomplira des stages de formation / recyclage à Paris et dans les principaux ports français et européens Marseille, Rouen, Bordeaux, Rotterdam, Liverpool, Hambourg, Barcelone…). Simultanément il sera, de 1970 à 1973, Attaché au Cabinet de Son Excellence le Premier Ministre du Maroc, Mr. Mohamed Karim-Lamrani.

De retour en Haïti il devient Conseiller à la Direction Générale de l’Activité Portuaire Nationale pour la mise sur pied, le lancement et le suivi de la convention entre le port autonome de Rouen et l’autorité portuaire nationale, il est aussi correspondant en Haïti de nombreuses firmes françaises parmi lesquelles : les Coopératives agricoles de la Manche et du Morbihan, la Société française d’Etudes thermiques et d’Energie solaire, la Société Lyonnaise des Eaux, l’Office général de l’air, la Société Bouygues, enfin il entretenait d’étroites relations avec la mairie de Suresnes (92 France) dans le cadre du jumelage avec la mairie du Cap Haïtien.

Voilà, à grands traits, les activités d’un homme qui a vécu pour son pays après avoir été successivement Consul honoraire d’Haïti à Casablanca, Conseiller privé du Premier Ministre du gouvernement marocain et qui a reçu plusieurs distinctions dont le titre de Chevalier de l’Ordre du OUISSAM ALAOUÏTE (Maroc) et celui de Grand Officier de l’Ordre National "HONNEUR ET MÉRITE " (Haïti).

L’homme qui vient de disparaître à 80 ans est, comme vous l’avez constaté, un grand jacmélien. Où qu’il fût, dans les réunions publiques ou les salons parisiens, Pierre avait toujours en tête la situation politique, matérielle, sociale, sanitaire et humaine de la ville de Jacmel. Il y pensait en permanence.

En famille, avec sa sœur Denise et ses deux filles, Pierre respirait la joie et le bonheur. Nous l’avons souvent reçu chez nous, ma femme et moi, il venait parfois accompagné de Valérie qui nous parlait toujours avec fierté et émotion de ses trois enfants, Charles, Rodolphe pour garder la mémoire du grand-père et Bertile, une adolescente pétillante de malice. Nous avons moins souvent rencontré Pauline, mère de deux adorables fillettes, Sybil et Maëliss car elle n’habite pas la région parisienne. Ses cinq petits enfants et ses deux filles formaient autour de lui un havre de paix. Mais je m’en voudrais de ne pas citer la présence attentive à ses côtés, pendant la deuxième partie de sa vie de Yolande Montas-Claude, sa deuxième épouse : elle sait recevoir comme personne les amis de Pierre ; nous l’avions régulièrement au téléphone et elle n’oubliait jamais de nous faire parvenir quelques produits-pays comestibles ou non, elle manifestait comme Pierre de grandes qualités de cœur.

La vie professionnelle et la vie privée, intime de Pierre ont toujours été marquées par une grande générosité, la bonne humeur et l’espoir pour les siens et pour son pays. Même aux moments les plus durs de la vie politique haïtienne, je n’ai jamais vu Pierre miné par le découragement. C’était un grand citoyen haïtien et un grand patriote.

Sa vie de famille, ses relations tendres et chaleureuses avec ses deux filles, Valérie et Pauline, avec ses petits-enfants, son attention vigilante envers ses amis, tout prouve que Pierre était un homme de cœur.

Pierre était un catholique non pas pratiquant mais respectueux des dogmes de son église et au lendemain de mon avant-dernière visite, je n’ai pas été étonné d’apprendre qu’il avait reçu l’extrême onction. Nous appartenions à un même club philosophique et nous avions en commun une certaine vision du grand architecte. Il n’a jamais renié cet humanisme là.

C’est un homme de bonne volonté qui vient de passer à l’orient éternel.

Jean Métellus

Article paru dans en Haïti dans "Le Matin"

Hommage à Monsieur André Bazile

Pegguy Bazile, entrepreneur et auteur de " l'Annuaire de la Communauté Haïtienne en France " vient de perdre son père, André Bazile en octobre 2005.

André Bazile, âgé de 85 ans, a passé les vingt dernières années de sa vie dans la région parisienne, entouré de l'affection de son fils, de sa belle-fille et de ses petites filles.

La cérémonie religieuse qui a précédé l'inhumation a eu lieu au funerarium de Bry sur Marne, elle a été marquée par une forte émotion.

Plusieurs pasteurs ont pris la parole, ont lu certains passages de la Bible, d'une épître de Saint-Paul et plusieurs psaumes.

Les trois petites filles, d'André Bazile retenant à grand-peine leurs sanglots, ont tour à tour évoqué leur grand-père, l'amour et l'attention qu'il leur manifestait. Pegguy lui-même a parlé de son père qui, par son exemple et ses conseils, a fait de lui un homme debout. Tous ces témoignages articulés avec beaucoup de justesse et de finesse ont été entendus dans une atmosphère de grand recueillement. De très nombreux amis étaient venus manifester leur soutien à Pegguy et à sa famille.

La communauté haïtienne en France s'associe à la douleur de la famille et lui présente ses plus sincères condoléances.

Jean Métellus

Noël selon Brierre

Comme on nous l'apprenait au lycée Pinchinat de Jacmel avec une conviction qui nous émeut toujours, Jean Brierre est l'un des plus grands bardes de la poésie haïtienne. Adulte, j'ai eu l'occasion d'évoquer son œuvre avec Maurice A. Lubin, un critique remarquable et surtout j'ai eu la joie de le rencontrer chez moi et chez René Piquion, une grande figure du paysage intellectuel haïtien.

Brierre a su célébrer avec panache nos héros et leurs exploits. Mais cet homme qui a dû affronter au cours d'une existence bien remplie et tumultueuse les rigueurs du régime de Duvalier et tous les tracas de l'exil nous a laissé avec son beau recueil "Un Noël pour Gorée" les témoignages d'un aîné et d'un penseur que nous proposons aujourd'hui aux lecteurs d'Haïti Tribune de revisiter avec nous.

Ce texte retrace avec force l'histoire d'un des centres les plus connus de la traite négrière avant la déportation des esclaves. Quand on a vu une fois Gorée on comprend que Brierre appelle "île des douleurs", cette île où Jésus se serait rendu pour transmuer la haine, la cruauté des Occidentaux en paroles de paix.

Dans ce recueil, outre le poème qui donne son titre au recueil, Brierre a écrit 3 lettres au père Noël, ni exercices de style, ni cahiers de revendication mais interrogation fondamentale sur le phénomène "père Noël" et remise en cause du statut de cette fête dans l'univers des hommes. De tels textes pourraient nourrir la réflexion des écoliers, durant toute la période de l'avent. Citons au hasard : 1ère lettre au père Noël.

Jean Métellus

-Article publié dans le numéro de décembre 2005 de Haïti Tribune
-Texte repris sur le site "Le rayonnement d'Haïti" sur l'article consacré à Jean Brierre

Hommage à Aubelin Jolicoeur (Journaliste haïtien qui a servi de modèle à Graham Green pour un personnage de son roman « Les Comédiens »)


Car c'est bien une part de Jacmel qui s'en va avec la disparition d'Aubelin Jolicoeur l'homme qui a tant donné à Haïti, à l'art et au tourisme haïtiens. Surnommé "Mister Haïti" parce qu'il a contribué à populariser une certaine image de son pays, Aubelin était avant tout un journaliste épris d'art et de peinture haïtienne. Malraux, ne disait-il pas de sa galerie que c'était un musée. Une telle appréciation de la part de ce maître donne une idée assez précise du sentiment qui l'a traversé en admirant l'art et la magie des collections réunies par Aubelin et, pourrait-on dire, équivaut à un satisfecit du goût du collectionneur.

C'est le même Malraux qui écrivait dans son énorme ouvrage intitulé « L'Intemporel », peu de temps après sa visite d'Haïti : "L'Afrique a trouvé aux Etats-Unis son génie du Jazz, mais les Etats-Unis sont le sous-continent le plus riche du monde ; elle a trouvé son génie de la couleur dans la chétive Haïti, dans elle seule : même ses petites villes, Cap-Haïtien, Jacmel, voient la peinture pousser dans leurs jardinets, alors que les diverses Antilles, et même l'autre partie de Saint-Domingue, la République Dominicaine ignorent la peinture à l'égal du Niger et du Congo. Port-au-Prince compte plus de 800 peintres naïfs. Aux Etats-Unis, leur art est entré dans les musées principaux, a trouvé ses propres musées, ses propres galeries. Et à mille mètres au dessus des naïfs, à Soissons-la-Montagne : Saint-Soleil.

Toute peinture naïve est née en face d'une autre. Ni nos peintres du marché aux puces, ni le douanier Rousseau, ne sont les seuls peintres français ; les peintres spontanés haïtiens ont été la seule peinture nègre, la seule peinture haïtienne qui compte, et ne trouve rien en face d'elle." (1)

Nous avons, là, la définition sinon de la grâce du moins du génie.

Pour cette raison, il faut considérer Aubelin Jolicoeur comme un autodidacte de génie. Peu d'Haïtiens arrivent à se hisser à la même hauteur que lui et nombre de ceux qui se disent intellectuels ou parfois universitaires ne peuvent prétendre rivaliser avec son sens des formes et de la couleur pour créer un cadre susceptible de susciter l'admiration de l'auteur de "La voie royale" et de "La condition humaine". Et si Aubelin par-delà le tombeau reste, ce ne sera pas seulement en raison de son allure de légende, avec sa canne fétiche et ses performances de danseur mais grâce à une manière de respiration de tout l'être.

A la vérité, j'ai peu fréquenté Aubelin Jolicoeur. Ce texte témoigne seulement de notre communauté de lieu de naissance. Comme lui, je suis de Jacmel et, probablement malgré la distance qui nous sépare, nous avons dû pleurer et regretter les lourdes pertes en vies humaines subies par notre ville natale, comme Maurice Lubin, un érudit de très grande pointure et un autre intellectuel injustement méconnu, Louis Baptiste, qui manifestait beaucoup d'amitié pour ma famille et me parlait toujours avec admiration et élégance de mon père Horace Métellus et de ma mère Fernande Métellus née Ménard-Dumont. Ces aînés prenaient plaisir à évoquer pour moi, mon arbre généalogique, car ils connaissaient bien mes parents.

Mais si Aubelin était l'un des hommes les plus représentatifs de sa ville natale et l'un de ceux qui avaient le plus de notoriété (des amis de Paris et d'Haïti m'ont appelé simultanément pour m'annoncer son décès), Jacmel comptait aussi d'autres enfants d'envergure qu'Aubelin rencontrait, qui le fréquentaient et qui ont disparu assez récemment. C'est le cas du professeur Jean Claude, un philosophe de grande classe, de l'éminent intellectuel et économiste Alain Turnier, de l'immense peintre Luce Turnier, du poète Bonard Posy, le chantre des collines de Jacmel, du professeur Molière Chandler, mais aussi de deux hommes plus jeunes, emportés brutalement, le Dr Yves Dominique et le professeur Gérard Pierre-Charles. Je m'en voudrais de ne pas citer deux contemporains du lycée disparus aussi: Nono Marcelin Cormier et Gabriel Noailles, tous habités par des sentiments à la fois épiques et joyeux, et aussi Gabriel Ancion, sénateur et homme politique, Maître Louis Lafontant et Me Raymond Pierre Louis, dit Ti Baba, à la fois professeur de lettres et de mathématiques, ainsi que Cidoine Jeannis, un intellectuel de valeur. Et nous allons nous garder de remonter plus loin dans la lignée de ces Jacméliens pour ne pas rencontrer des tribuns et stylistes incomparables comme Georges Bretoux. Paix à leur âme. Et c'est encore un des tours de passe-passe d'Aubelin de nous amener sur des sentiers non encore défrichés. Tous dignes fils de la cité d'Alcibiade Pommayrac et de Roussan Camille et descendants de Magloire Ambroise, tous des hommes de volonté, de sacrifice et de fidélité, tous fiers de leur appartenance à la descendance des grands Jacméliens, tous armés de cet espoir robuste et illuminé qui triomphe des malheurs quotidiens.

Et je vois déjà que s'agitent les ombres de Condorcet Leroy, de Catinat Saint-Jean, du Dr Rodolphe Claude et du grand Dr Abel Gousse, hommes de bien et d'honneur. Je m'excuse auprès de ceux, encore tapis dans l'ombre, que j'ai oublié de nommer.

Oui, Aubelin, toi qui es du pays de Mérisier Jeannis et qui nous a toujours raconté l'histoire de ta venue au monde à l'entrée d'un cimetière, nous raconterons à notre tour l'histoire de ton départ du monde à l'approche du soleil levant. Car les tumultes enregistrés dans le pays, ces bouleversements de magnitude jadis inimaginable à Port-au-Prince, mais toujours loin de Jacmel constituent le signe avant- coureur de la naissance d'une république telle que le souhaitaient les fondateurs : sans coquins, sans mesquins, sans envieux, sans jaloux, une république où règnent enfin la liberté, l'égalité et la véritable fraternité, sans les fausses accusations.

Oui, et c'était bien dans le génie d'Aubelin de réveiller pour nous après le mercredi des cendres de cette douloureuse année, ce carnaval de fantômes des Djons. Toi seul pouvais réveiller au moment où les masques et les grimaces regagnent leur demeure inconnue, le souvenir d'un Jacmel jadis florissant, effervescent avec la machine à vapeur, l'électricité, la peinture naïve, les mangues et les oranges amères appréciées même à l'étranger, les plages de Raymond les Bains.

Il faut bien dans ce contexte, convenir que Jacmel compte ses morts. C'est surtout à Paris que j'ai eu l'occasion de rencontrer Aubelin d'abord chez le baron Quentin puis dans d'autres salons parisiens. Où qu'on le rencontrât - ce subjonctif l'aurait ravi -, il se sentait légitimement chez lui. Il y avait en lui de l'audace et de la finesse, une certaine extravagance alliée cependant à beaucoup de retenue.

A l'occasion d'un voyage Port-au-Prince Paris que seul le hasard avait aménagé, j'ai attiré l'attention d'Aubelin sur quatre petits Haïtiens d'une dizaine d'années qui prenaient l'avion en même temps que nous probablement pour la même destination. Comme je lui faisais part d'une certaine inquiétude au sujet de ces gamins, il m'a répondu avec philosophie : mais Jean, en bon Djon que tu es, tu dois savoir que ces enfants auront meilleur avenir que s'ils restent en Haïti. Puis on changea de conversation.

Il est venu plusieurs fois chez moi à Bonneuil avec beaucoup d'autres compatriotes, notamment lors de son dernier séjour, avec Myrtho Bonhomme, Directeur de l'Académie Nationale Diplomatique et Consulaire..

La dernière fois que je l'ai vu, c'était à Cyvadier dans la région de Jacmel, à l'occasion de l'inauguration d'un hôtel. On le sentait fatigué, un peu en retrait, mais il n'arborait ni tristesse, ni mélancolie extrême, manifestant seulement un certain degré de lassitude ; il avait toujours l'oeil vif, la répartie adaptée, et malgré une certaine fragilité, la poignée de main encore franche et ferme.

Et je relisais hier soir le journal mensuel de l'Académie Nationale Diplomatique et Consulaire qui a publié un "Spécial Aubelin Jolicoeur" à propos de ses 50 ans de journalisme. De nombreux articles lui étaient consacrés dont celui de Leslie Manigat intitulé "Il a un sacré mérite notre Aubelin"et qui se terminait par les mêmes mots : "N'est-il pas vrai qu'il a un sacré mérite notre Aubelin ?"

Ce début et cette fin prouvent qu'il est difficile de faire le tour de cet homme qui m'a contraint l'espace d'un hommage à parcourir avec lui sa ville de Jacmel dans le temps et dans l'espace.

Adieu Aubelin.

Oui, Aubelin en organisant ta galerie d'art qui faisait penser à un musée, n'as-tu pas voulu laisser comme message que cette peinture insolite, héritière de tant de génies maudits, cette peinture fulgurante et magique est aussi confondante que l'indépendance arrachée par les troupes de Toussaint Louverture à celles de Napoléon, comme l'a bien vu Malraux dans "l'Intemporel" (2)

As-tu conservé dans le pommeau de ta canne, le secret du surnaturel aérien qui te suivait et t'inspirait ou l'as-tu brûlé ou métamorphosé ? Dis- nous un peu de ce secret qui t'a fait tour à tour sphinx, homme politique, communicateur et seigneur ?

Adieu, mon vieux compatriote.

Adieu vieux djon, comme aimait le dire Morisseau-Leroy (notre concitadin pour parler haïtien) que tu as dû mieux connaître que moi.

Bonne nuit,

Adieu Aubelin.

Jean Métellus

(1) André Malraux. L'Intemporel. Paris. Gallimard. 1976. p. 315-316.

(2) in op.cit. (1) p. 321.

- Article repris sur le site "Le rayonnement d'Haïti" sur le billet consacré à Aubelin Jolicoeur

Hommage au Docteur Yves Dominique, une figure généreuse de Jacmel

Donc, en près de 50 ans d'amitié, nous pouvons dire que la vie de Yves Dominique se résume en deux mots : Générosité et Fidélité, comme nous disons en créole, c'était une crème d'homme, une sorte de quintessence

En se référant à sa vie quotidienne, au lycée à Jacmel avec ses amis et dans la ville, « au bas des orangers » ou à la rue Normande, dans les réunions de travail dans ma propre maison à Jacmel, dans nos rencontres à Montréal, à Paris, à Port-au-Prince ou dans notre ville natale commune, Yves apparaît véritablement comme un homme de choix. Ce Jacmélien a épousé une jeune fille en tous points remarquable, originaire du nord du pays : ils ont formé un couple uni et généreux dans un monde où pourtant prolifèrent plutôt coquins et menteurs.

Les parents d'Yves étaient des catholiques pratiquants, sincères. Son père, Arthur Dominique, à l'allure altière, montrait un visage sévère mais adouci par un psychisme intuitif et bon. On n'abordait pas volontiers cet homme d'un certain âge, mais sa présence rassurait au lieu d'effrayer. Tout juste si on ne souhaitait pas son ombre au moment où l'angoisse frappait à la porte.

Ses quatre enfants, Luc, René, Yves, Louis ont dû tous largement en profiter. Arthur était respecté de la hiérarchie catholique de Jacmel ; souvent sollicité pour faire partie des instances administratives de l'église, il a suscité de ce fait de nombreuses jalousies.

Ce père, un temps directeur intérimaire du lycée Pinchinat de Jacmel se tourna ensuite vers l'agriculture en achetant des terres qu'il cultiva avec l'aide des paysans de la région. Il partait très tôt le matin immédiatement après la messe de cinq heures pour ne rentrer que tard le soir chez lui.

On ne lui connaissait pas beaucoup d'amis. Ce sont surtout les prêtres catholiques en fin de semaine ou le dimanche qui sollicitaient sa compagnie pour des conseils. Sa présence dominicale à l'église ne souffrait aucune exception.

Quant à la mère d'Yves, elle allait à l'église tous les matins, était très liée à ma mère avec laquelle les conversations duraient au moins autant que le service religieux. Je n'ai jamais pu comprendre ce qu'elles avaient à se dire tous les jours. Mais il en était ainsi. Et parfois, quand je vois Yves tenir une conversation avec la fougue qui le caractérise, je pense à sa mère, femme de religion et de passion.

Yves, dans la vie de tous les jours, manifestait beaucoup de gentillesse, d'amabilité et d'humour. L'aspect le plus frappant de son comportement, c'était ce côté singulièrement généreux d'un homme qui n'avait connu dans son adolescence ni privation ni débordement de moyens. On ne peut pas expliquer les largesses de l'âge mûr par les frustrations ou les exacerbations passées. On peut dire qu'Yves savait bien maîtriser les passions et tel un avocat, donner finalement raison à la bonté et à la générosité Le docteur Yves Dominique avait un sens aigu de l'hospitalité. Quand il m'a reçu chez lui à Montréal à l'occasion d'un congrès médical consacré à la gériatrie, il a réuni autour de moi et les écrivains haïtiens vivant à Montréal et les Jacméliens de tout horizon intellectuel qui s'y trouvaient. C'est ainsi que j'ai eu le plaisir de revoir notre maître commun, Mr. Roderich Denis, notre professeur de mathématiques du lycée Pinchinat. Un mot sur Roderich qui fut pour nous tous élèves du lycée de Jacmel, une légende. Comment se faisait-il qu'un homme qui n'avait pour tout diplôme que son bac obtenu à Jacmel fût devenu professeur de mathématiques à l'éducation nationale et reconnu par ses collègues qui avaient étudié dans les universités étrangères ? Grâce à Yves qui avait le culte de l'amitié et savait faire preuve d'une grande reconnaissance, j'ai donc revu Roderich Denis. Durant cette soirée, je me rappelle avoir assisté à une sorte de joute mnésique entre Yves et Roderich qui s'amusèrent à évoquer Jacmel, les événements, les personnalités marquantes de la ville. C'était à qui rectifierait les propos de l'autre ; tous deux possédaient une mémoire phénoménale, prenant plaisir à détecter les faiblesses des uns et des autres mais sans aucune méchanceté. Yves Dominique résumait Haïti : dans la soirée que j'évoque, étaient réunis les docteurs Boucart, Roger Depestre et Lominy, des écrivains haïtiens comme feu Emile Ollivier et le docteur Desrosier et nos amis d'enfance comme Molière Estinvil. Car Yves faisait les choses en grand : sa femme Mona, leur fille, Aïcha et leur fils, Rudolf le soutenaient dans cette générosité.

Bien loin d'être croyant comme son père et sa mère, Yves croyait pourtant à l'existence de « l'être suprême ». Lors de son dernier voyage en France, il était même allé faire le pèlerinage de Lourdes avec sa femme.

L'ami Yves était un homme délicieux, capable d'attachements parfois téméraires, mais tenaces, solides. Pendant longtemps il m'a parlé avec une quasi vénération de deux de ses aînés dont il ne partageait pas forcément les opinions politiques comme Emmanuel Beauvais malheureusement décédé depuis et Luc Hilaire. Je ne me rappelle pas l'avoir entendu parler avec autant de chaleur des autres Jacméliens qui apparemment lui étaient proches. Peut-être n'ai-je pas toujours été très attentif ? Il aimait d'amour tendre et filial juqu'à la vénération son père, sa mère, et d'amour fraternel sincère, ses frères et d'un amour fou, sa femme Mona Péan. Il était très proche de ses deux enfants Aïcha et Rudolf et de ses deux petites filles, Kiana et Mika.

Je me rappelle aussi les interventions d'Yves lors d'une réunion scientifique sur le langage, la parole et la voix que j'avais organisée à l'Hôpital Emile Roux de Limeil-Brévannes et à laquelle participaient, outre le personnel hospitalier et les confrères parisiens invités, deux autres Haïtiens : le docteur Antony Michel et Elie Lescot Junior.

A la fin de mon exposé, la première personne à prendre la parole fut Yves qui m'interpella au sujet d'un Jacmélien bien connu sous le sobriquet de « Robert ti voix » parce que cet homme respectable, prénommé Robert, à la fois sellier et camionneur de son état, était affublé d'une voix fluette et maigre que le peuple appelait « ti voix ». Yves voulait savoir si j'avais une explication à cette voix frêle. Quand je crus avoir apporté une explication non pas vraiment otorhino-laryngologiste à ce problème, puisque ce n'est pas ma spécialité, mais crédible, Yves m'interpella de nouveau pour me demander si je savais que ce Robert n'avait sa petite voix que dans la journée et quand il n'était pas en colère mais que le soir ou en rêvant, il avait une voix normale, comme tout un chacun. Il m'a fallu attendre Paris pour savoir tout cela sur ce Jacmélien qui n'était pas plus proche d'Yves que de moi.. Je n'avais pas fini d'esquisser mes interprétations que d'autres souvenirs s'imposaient à Yves sur telle ou telle personnalité qui possédait une particularité vocale, verbale ou linguistique. Tony Michel était là, il peut en témoigner.

Après cette réunion, autour d'une collation organisée dans mon bureau, Yves évoqua avec le docteur Michel le problème de l'organisation des services de santé à Jacmel. Les noms de l'incontournable docteur Abel Gousse qui a fait tant de bien à la ville et du docteur Claude revenaient souvent dans leur conversation. Ils avaient échafaudé bien des projets qui verront peut-être le jour dans un futur pas trop lointain.

Yves possédait une mémoire extraordinaire, puissante, aussi bien visuelle qu'auditive. Il pouvait restituer avec une incroyable précision les scènes auxquelles il avait assisté, les conversations entendues. Profondément haïtien, Jacmélien, rien de la vie de Jacmel ne lui était étranger. Mes maîtres à penser, jeune lycéen, étaient Jean-Jacques Dessalines Ambroise qui m'a appris à lire et à comprendre l'histoire et Juvigny Leroy dont j'appréciais l'esprit d'analyse et de synthèse. Je pensais bien les connaître mais Yves avait toujours un supplément d'information à m'apporter et il avait toujours raison. Ecrivain, il aurait sans conteste été un remarquable mémorialiste. Lui parlait-on de Roussan Camille, le grand poète jacmélien, il était capable de refaire son arbre généalogique jusqu'aux ancêtres indiens du poète ; bien plus tard, j'ai pu en avoir confirmation en lisant Jean Fouchard qui était très lié à ce poète. Chaque fois qu'on parlait d'un Jacmélien, Yves avait son mot à dire. Je ne connais personne, dans ma famille ou parmi mes amis, qui en ait su autant sur les habitants de Jacmel.

Au cours de ces dernières années, Yves avait développé des relations professionnelles avec les sœurs infirmières de l'Hôpital Saint-Michel de Jacmel pour apporter des médicaments aux malades de cette institution. Il possédait toutes les qualités d'un médecin occidental, mais il n'avait pas oublié les mystères et les arcanes de la vie en Haïti. Après 30 ans de pratique médicale au Canada, il était capable de se laisser interpeller par des récits fantasmatiques, des pratiques curieuses.

Yves s'effaçait volontiers, ne se mettait jamais en avant. Il possédait une très belle maison à Montréal mais refusait qu'on en parle, de très belles voitures mais les décrivait comme de petites voitures et, un jour où je lui fis part de mon admiration, il préféra changer de conversation. Il aimait le confort, savait se le procurer, en faire bénéficier d'autres mais n'en tirait pas vanité. Il était grand, mais savait être humble voire modeste.

La bonté et la chaleur de sa femme, Mona, constituent sans doute une réponse de la nature à l'élégance de son âme. La vie sait parfois répondre à l'élégance par l'excellence.

Yves était un grand médecin, il y a là conformité d'une vie à un destin.

Le regard franc, la fierté du port, la voix bien posée, le souci manifeste du confort du voisin, du prochain, de l'autre, sa grande convivialité, son sourire loyal, son parler franc, sa chaude poignée de main, une sobriété sans extravagance, des yeux qui parlaient aussi vrai que la bouche, une oreille attentive et une grande qualité d'écoute, tels sont les traits de cet homme attentif à autrui, doté d'humour mais jamais d'humeur, ni de méchanceté , ni d'ironie gratuite.

Adieu Yves

Jean Métellus